Tous deux témoignent d’un même cheminement vers la peinture : « J’avais des images dans la tête, des idées, des pensées… un besoin d’expression. J’ai ressenti le besoin de les exprimer sur toile, sur papier… de peindre », corrobore Micha. A cette époque, l’idée de rentrer dans une logique de commercialisation, de vivre de son art est encore bien loin des deux peintres. Combien une toile se vend-elle ? La question ne les effleure même pas.

Cette idée viendra par la suite, et s’installera progressivement. « Je peins un peu partout dès que j’ai une minute : à la maison, dans atelier, même dans la voiture si j’attends quelqu’un ou quelque choses je travail sur des esquisses, des essais, des brouillons.. J’ai toujours un cahier et un crayon avec moi. Je consacre ma vie à la peinture. La peinture me prend tout mon temps, en permanence. Il s’agit de travail préparatif des tableaux d’abord – matériaux, préparation des toiles, du bois. Travail sur les idées, recherches des inspirations, des expositions, l’imagination» affirme Micha.

Un de ses plus gros problèmes matériels  est  le manque de place : « Je n’ai pas d’atelier, donc quand je peins ça occupe tout mon espace vital. C’est pour ça qu’il m’est difficile de faire avancer mes peintures. J’ai un studio de 30 m2, ou la peinture occupe un espace considérable. »

Et si la passion aide à vivre, elle n’est cependant pas suffisante. Les deux artistes confessent qu’ils ont du s’inscrire dans un principe de réalité, et développer « une double vie professionnelle ». La peinture n’est pas réellement une activité rentable, c’est même plutôt, pour eux, un cout quotidien. Le matériel, la location d’ateliers, le temps passé… qui se chiffre à plusieurs centaines d’euros par mois.

Micha parvient tout de même à faire de la peinture son revenu principal. Mais une peinture quelque peu remaniée. « J’ai du adapter mon art aux commandes de mes clients. Au départ, je suis un artiste polyvalent axé sur le surréalisme. Mais il n’y a que très peu de marché pour le surréalisme en France. En plus encore depuis la crise. Donc je m’adapte. Je fais des copies de tableaux, je fais des aquarelles de Paris, des choses comme ça. Mais quelque part, dans ces cas là, c’est plus ma technique que véritablement mes créations que les gens achètent. Ensuite, pour payer le loyer, il y a quelques fois où j’ai du aller donner un coup de main sur des travaux de peintures sur des chantiers…  Mais répondre à des commandes me permet aussi de me payer mon art. Ces tableaux, je les factures quelques dizaines d’euros, ou quelques centaines, en fonction du travail demandé. Mais tout ça fait que mes revenus sont très instables, très fluctuants, alors que mes dépenses sont fixes. Certains mois, je vais très bien gagner ma vie, puis s’ensuivent des périodes de disette. Il est parfois délicat de se projeter dans ces conditions ».

Cédric ne dément pas : « La question du loyer et du remplissage du frigo se pose aussi chez moi. J’ai la chance d’avoir pu rebondir après des études de japonais non abouties. Je suis actuellement webmaster, à 2400 euros net de salaire par mois, ce qui me permet largement de vivre et de financer mon art ». Car la question du financement de l’art se pose avec insistance.

Cédric nous explique : « J’ai obligatoirement un budget mensuel pour peindre. La bombe coute 3 à 5 euros. Je ne sais même pas exactement, depuis 15 ans que j’en achète. Je ne regarde jamais le prix. Pour une peinture/journée, j’en achète peut-être 6 à 12, que je n’utilise pas entièrement. Je dois en vider 3 ou 4 complètement, et je réutilise les autres. Mais du coup par exemple je dois avoir genre 200, 300 bombes à la maison…Pour les toiles et l’acrylique (pinceaux etc.), ça coute quand même  bonbon. Les toiles ça va de 20 à 150, voir 200 pour celles que j’utilise, encore que je n’en prenne pas de trop grandes pour pouvoir les peindre chez moi. Mon budget peinture peut donc atteindre plusieurs centaines d’euros / mois  ». Pour Micha, la peinture représente aussi un coût : « J’ai souvent tendance à me diriger vers des matériaux assez chers. Non pas par snobisme, mais juste parce que les matériaux chers sont de meilleure qualité, résistent mieux au temps et produisent un meilleur rendu.

Un tube de 150 à 200 ml revient environ à 8 – 10 euros. Parfois plus cher, jusqu’à 15. Si on ajoute les pinceaux, qui coutent de 10 à 15 euros l’unité, plus les toiles ou les différents supports, on arrive vite à des couts de production unitaire de plusieurs dizaine, voir parfois sur de très grands formats, centaines d’euros. Et à ce stade, je n’ai pas encore passé une minute à peindre ! ».

Outre les prix des matériaux, d’autres facteurs impactent les prix de vente des œuvres. « Je fixe le prix en fonction du temps passé dessus, mais surtout de l’environnement de la vente, du public / acheteur concerné, de la notoriété de l’expo, de la galerie etc. Je ne suis pas encore connu par les galeristes ou tout au moins mon travail, donc pas de buzz, donc pas de renommée ni de revenus » explique Cédric. Pour Micha, le calcul s’établit sur les mêmes bases : « Mes prix sont fixés en fonction des matériaux, de tous les à côtés qui ont pu être nécessaires, tels que la location d’un atelier. Ensuite, j’essaie d’estimer la quantité de travail nécessaire, tels que la précision requise, ou encore le nombre de touches au centimètre carré ». En dehors du circuit des paillettes de la FIAC et des galeries de la Place des Vosges, difficile de se faire connaître et reconnaître. Cédric détaille : « Je ne suis pas encore connu par les galeristes ou tout au moins mon travail. Mais j’ai quand même vendu quelques prestations (déco, devantures etc.), et mes premières toiles entre 100 euros (pour un pote) et 300euros… J’ai aussi participé à quelques expositions collectives, en 2008, et j’espère bien me faire repérer pour organiser un jour ma première exposition solo. Mais à ce stade, la peinture représente un coût, et non une source de revenus pour moi. Même si j’y consacre une partie de ma vie ».

Pour vendre, il faut être connu. Pour être connu, il faut vendre… Au-delà du talent, c’est donc bien une lecture en terme de capital sociaux et culturels qui entre en jeu. Micha mise sur son relationnel et sur la vitrine offerte par son site Internet « J’essaie de construire une renommée en m’appuyant sur mon site Internet, quelques expo permanentes et des expositions personnelles. J’essaie de travailler sur le développement du réseau, par exemple en étant membuxe de l’Union des Artistes Russes de Paris ». Mêmes maux, mêmes remèdes, pour Cédric : « Je me fais connaître en peignant depuis 15 ans, par les gens du milieu. Internet permet de diffuser sa production au monde entier, et les réseaux (Myspace…) permettent de toucher directement les gens intéressés, et font exploser la notoriété quand la qualité y est. Cela permet de faire des contacts, de lancer des collaborations ».

Alors tout lâcher pour se lancer dans le pari d’une vie d’artiste ? Cédric apporte une réponse toute en retenue : « Oui j’aimerais vivre de la peinture, mais c’est un métier  à part entière, qui demande énormément d’efforts, de communication notamment, pour vraiment déclencher le truc. Savoir communiquer, savoir se vendre, c’est au-delà de la stricte compétence du peintre, et c’est pourtant un élément déclencheur. Ensuite, une fois démarré, il ne faut jamais s’arrêter et évoluer sans cesse dans son travail. C’est un pari risqué. Ceux qui commencent à percer ont d’abord bien galéré avant de gagner de l’argent. » Au-delà, Cédric / Olce ne se fait pas d’illusion :  « Même les plus connus ont des revenus très aléatoires qui ne protègent pas toujours des périodes de galère… »

Ange Santenard